Si l’important n’est pas de gagner, pourquoi compte-t-on les buts ?
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Si gagner n’est pas l’important, pourquoi compte-t-on les buts ?

Il y a des images qui parlent plus fort que n’importe quel discours. Celle-ci, elle te prend au ventre.
Un gamin assis, crampons encore sales, regard perdu vers le terrain. Au fond, le tableau d’affichage est là,
comme une lumière froide qui refuse de s’éteindre. Tu peux faire semblant, tu peux dire “ça va, c’est juste un match”,
mais le tableau, lui, il affiche une vérité simple : on a compté.
Et c’est là que ça coince. Parce que tout le monde connaît la phrase : “Le résultat, on s’en fiche, l’important c’est de jouer.”
Franchement, sur le papier, c’est beau. Dans la vraie vie du dimanche, c’est plus compliqué.
On est dans le foot amateur : le terrain est parfois cabossé, les parents sont collés à la main courante,
l’éducateur fait ce qu’il peut, et les enfants, eux, ils ressentent tout. Le score, les regards, les soupirs,
les “t’aurais dû”, les “on les avait”, les “l’arbitre…”.
La phrase qui fait mal :
On dit aux enfants que le score ne compte pas… mais on leur montre exactement l’inverse.
Alors on va en parler sans tricher, avec des mots simples. Pas pour casser l’ambiance, pas pour faire la morale,
mais pour regarder le truc en face : qu’est-ce qu’on transmet vraiment quand on parle de victoire et de défaite
à des gamins ? Pourquoi certains finissent par décrocher ? Et surtout : comment garder l’essentiel,
sans transformer le match du week-end en tribunal ?
1) Ce qu’on dit aux jeunes… et ce qu’on fait le samedi
Dans tous les clubs, tu entends la même ligne : “Le plaisir avant tout.” Et souvent, c’est sincère.
Beaucoup d’éducateurs sont bénévoles, ils donnent du temps, de l’énergie, ils ont le cœur sur la main.
Ils veulent faire grandir les gamins, ils veulent leur apprendre à jouer, à partager, à s’accrocher.
Le souci, c’est que le discours ne vit pas tout seul. Il vit dans un décor :
feuilles de match, classements, messages sur les groupes, petites phrases qui traînent.
Et au milieu de tout ça, il y a le match. Un match, ça déclenche un truc chez l’adulte.
Même calme, même posé, il y a une petite tension. Parce qu’on aime gagner. Parce que perdre, ça pique.
Parce que personne n’est venu au foot pour se faire balader.
Parole de coach
“Je leur dis que le résultat n’est pas le plus important… mais quand on prend un but bête,
j’ai le sang qui monte. Après, je me reprends. Sauf que les gamins, ils ont déjà vu ma tête.”
— Éducateur bénévole, catégorie jeunes
Et c’est là que l’image est puissante : tu vois un enfant qui n’a pas besoin de long discours.
Il est juste là, assis, en train de digérer. Digérer quoi ? Pas seulement un score.
Digérer une ambiance, une sensation, un “j’ai pas compté pour grand-chose aujourd’hui”,
ou au contraire “j’ai tout donné et ça n’a pas suffi”.
2) Le tableau d’affichage : ce petit truc qui pèse lourd
Le tableau, c’est presque un personnage. Il ne parle pas, mais il te fixe.
Il résume le match en deux chiffres. Et deux chiffres, ça peut devenir une étiquette.
Surtout quand tu es jeune et que tu construis ta confiance à coups de petites preuves.
Le tableau ne dit pas “t’as progressé”. Il ne dit pas “t’as osé dribbler”. Il ne dit pas
“t’as enfin levé la tête sur tes passes”. Il dit juste : 1–0, 2–2, 0–3.
Et après, dans les voitures, dans les douches, dans les messages, ça tourne autour de ça.
Un truc à retenir :
Même quand personne ne parle, le tableau parle pour nous.
Et le pire, c’est quand tu fais semblant de ne pas le regarder. Tout le monde regarde.
Les enfants aussi. Ils font les durs, ils rigolent, ils tapent dans la main… mais ils savent.
Et quand un jeune s’assoit comme sur la photo, ce n’est pas forcément qu’il “boude”.
C’est qu’il se pose une question simple : à quoi je sers si tout se résume au score ?
3) Ce que les jeunes ressentent vraiment après un match
Les adultes analysent avec la tête. Les enfants, eux, ils analysent avec le ventre.
Ils gardent les images : un coach qui crie, un parent qui soupire, un pote qui se moque,
un adversaire qui te marche dessus, un gardien qui s’excuse, un défenseur qui se fait allumer.
Tu peux être un enfant très fort, très entouré, et quand même prendre un coup.
Mais si tu es un enfant timide, un enfant qui doute, ou un enfant qui joue peu,
alors le match peut devenir une accumulation. Une accumulation de “pas assez”.
Parole de joueur
“Quand on gagne, on rigole, tout le monde te parle. Quand on perd, j’ai l’impression que je gêne.
Des fois j’ai joué dix minutes, et après on me demande pourquoi j’ai pas fait la différence…”
— Joueur U15
Et voilà le vrai danger : pas la défaite en elle-même. Le danger, c’est le sentiment d’injustice,
le sentiment d’être invisible, le sentiment d’être “le problème”. C’est ça qui fait décrocher.
Pas le football. Pas le ballon. Le ressenti.
À méditer :
On ne perd pas des enfants à cause du niveau. On les perd à cause du ressenti.
4) La pression du résultat : elle ne tombe pas du ciel
On aime bien dire “c’est comme ça”. Mais non. La pression, on la fabrique.
Par petites touches. Par habitudes. Par phrases lâchées sans y penser.
Les endroits où elle naît (souvent sans intention)
- Le banc : “Rentre et fais la diff.” (alors que l’enfant a 11 ans)
- La tribune : “Mais frappe !” / “Mais cours !” / “Mais t’es où ?”
- Le groupe WhatsApp : “On doit gagner ce week-end.”
- Les choix : toujours les mêmes qui jouent 70 minutes, les autres 10
- Les débriefs : que du score, rien sur le contenu
Attention : ça ne veut pas dire qu’il faut supprimer le goût de la victoire.
Gagner, c’est une émotion énorme. Ça soude un groupe. Ça donne confiance.
Mais si le résultat devient la seule boussole, tu vas perdre des gamins sur la route.
5) “On joue pour apprendre” : oui… mais apprendre quoi exactement ?
Apprendre, ce n’est pas juste “ne pas perdre”. Apprendre, c’est oser.
C’est rater une passe et en refaire une. C’est tenter un dribble et assumer.
C’est se replacer. C’est communiquer. C’est respecter. C’est s’accrocher.
Dans beaucoup de clubs, on dit aux jeunes : “Fais simple.”
Sauf que “fais simple” peut vite devenir “ne prends plus de risques”.
Et à force, on crée des joueurs qui ont peur de jouer.
Parole de coach
“Le vrai progrès, je le vois quand un gamin tente un truc qu’il n’osait pas.
Même si ça rate. Le problème, c’est que le samedi, certains parents ne voient que l’erreur.”
— Coach jeunes, foot amateur
L’image montre un enfant en retrait, et ça arrive à tout le monde.
La question, c’est : est-ce qu’on sait rattraper ça ?
Est-ce qu’on sait remettre l’enfant dans le jeu, dans le groupe, dans la confiance ?
6) Le rôle des adultes autour du terrain : le détail qui change tout
Sur le terrain, les enfants jouent. Autour, les adultes écrivent l’ambiance.
Et l’ambiance, c’est un entraîneur. Parfois le meilleur.
Ce qui aide vraiment un enfant à rester au foot
- Se sentir attendu (même s’il n’est pas “le meilleur”)
- Se sentir utile (un rôle clair)
- Avoir le droit à l’erreur (sans humiliation)
- Sentir que l’effort compte (pas seulement le résultat)
- Être protégé des critiques inutiles
Tu veux une vérité simple ? Un enfant peut encaisser une défaite.
Ce qu’il encaisse moins, c’est d’être réduit à une erreur, à un but contre son camp,
à un “t’es nul”, à un soupir de son propre camp.
Petit test :
Après le match, qu’est-ce que l’enfant a entendu en premier ?
“Bravo pour ton effort” ou “On a perdu à cause de…” ?
7) Peut-on parler du score sans écraser les jeunes ? Oui.
On ne va pas faire semblant : compter les buts fait partie du foot.
Le but, c’est la récompense. C’est le frisson. C’est la joie. C’est aussi la leçon.
Mais tu peux parler du score sans transformer ça en verdict sur la valeur des gamins.
Des phrases qui font du bien (et qui restent dans le crâne)
- “Aujourd’hui on a perdu, mais on a appris.” (et tu dis ce qui a été appris)
- “Ce match ne dit pas qui tu es.”
- “Je préfère une erreur courageuse qu’un match sans initiative.”
- “On regarde le contenu : nos courses, nos replacements, notre entraide.”
Règle simple :
Un enfant doit sortir d’un match en se disant : “J’ai ma place.”
Même quand il a perdu.
Ça n’empêche pas d’être exigeant. Au contraire.
L’exigence, quand elle est bien mise, elle élève.
Ce qui détruit, c’est l’exigence qui humilie, qui compare, qui colle des étiquettes.
8) Pourquoi certains décrochent : les raisons qu’on n’avoue pas toujours
Il y a mille raisons d’arrêter : la fatigue, l’école, la famille, les trajets, le coût, les horaires.
D’ailleurs, le coût en club est souvent cité comme un frein pour des familles, surtout quand les dépenses s’accumulent
(licence, équipement, déplacements). Sur ce point, des médias et acteurs publics ont déjà mis en avant que l’inflation
et le budget peuvent peser sur l’inscription en club.
Mais quand tu parles avec des jeunes, souvent il y a un mot qui revient :
“j’avais plus envie.”
Et derrière “j’avais plus envie”, tu trouves :
- “Je jouais pas.”
- “On me parlait mal.”
- “Je stressais avant le match.”
- “J’avais peur de me tromper.”
- “J’étais toujours comparé.”
Parole de joueur
“Le pire, c’est pas de perdre. Le pire, c’est quand tu rentres chez toi
et que tu te sens petit. Comme si tu avais honte d’avoir joué.”
— Joueur U17
Le sport, à l’adolescence, se joue aussi contre la sédentarité et les écrans.
Plusieurs publications de santé publique rappellent que beaucoup d’ados n’atteignent pas les recommandations d’activité,
et que la pratique peut diminuer avec l’âge, notamment chez les filles. Ce contexte-là compte : si le foot devient une source
de stress et pas un refuge, le décrochage arrive plus vite.
9) Le cœur du sujet : le foot doit rester un endroit où l’enfant respire
Le football amateur, c’est plus qu’un match. C’est un endroit où tu peux te faire des potes,
apprendre des codes, te dépasser, prendre confiance. Pour certains, c’est même un repère,
une respiration dans une semaine compliquée.
Quand tu regardes la photo, tu peux imaginer deux scénarios :
- Scénario 1 : personne ne vient lui parler, il rentre dans son coin, et ça s’ajoute aux autres fois.
- Scénario 2 : un adulte le rejoint, calmement, et lui dit un truc simple : “Je t’ai vu. T’as compté aujourd’hui.”
La différence entre ces deux scénarios, c’est parfois la différence entre “j’arrête” et “je reviens”.
Le niveau, ça évolue. La confiance, aussi. Mais seulement si l’enfant se sent en sécurité.
À faire dès le prochain match :
Choisis un joueur discret. Un joueur qui parle peu.
Et après le match, dis-lui une phrase vraie sur ce que tu as aimé chez lui.
Pas du flan. Du concret.
Plus d’histoires, de vécu et de foot amateur : www.brigadedufoot.com
Conclusion : le score reste… mais l’enfant doit rester aussi
Le score, il sera toujours là. On comptera toujours les buts. Parce que c’est le foot.
La question n’est pas “faut-il compter ?”. La question, c’est : qu’est-ce qu’on compte vraiment ?
Si on ne compte que les buts, on va fabriquer des enfants qui jouent avec la peur.
Si on compte aussi l’effort, le courage, la progression, l’entraide,
alors on va fabriquer des joueurs, et surtout des gamins qui tiennent dans le sport.
La photo montre un enfant assis. Il n’est pas “faible”. Il est humain.
Et dans le foot amateur, c’est ça qu’on doit protéger : le droit d’être humain,
même quand le tableau affiche une défaite.
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FAQ
Pourquoi certains jeunes arrêtent le football en club ?
Souvent, ce n’est pas le ballon le problème. C’est l’accumulation : peu de temps de jeu,
pression, critiques, sentiment d’injustice, perte de plaisir. Les contraintes (coût, horaires, école)
peuvent aussi jouer, surtout quand la motivation baisse.
Est-ce grave de vouloir gagner chez les jeunes ?
Non. Vouloir gagner, c’est normal. Le souci, c’est quand gagner devient la seule boussole
et que le développement des enfants passe au second plan. On peut être ambitieux et bienveillant.
Comment un coach peut limiter la pression autour du score ?
En valorisant le contenu (courses, replacement, communication), en protégeant le droit à l’erreur,
en donnant un rôle clair à chacun, et en parlant du match avec des mots qui construisent,
pas avec des phrases qui écrasent.
Que peuvent faire les parents au bord du terrain ?
Encourager sans diriger. Éviter les consignes en match. Laisser l’enfant respirer.
Après, poser une question simple : “Tu t’es senti comment ?” avant de parler du score.
Comment aider un enfant déçu après une défaite ?
D’abord l’écouter. Ensuite lui dire une chose concrète qu’il a bien faite.
Et lui rappeler qu’un match ne résume pas sa valeur. Le football, c’est un chemin, pas un jugement.
Pour aller plus loin
-
OMS (2019) – activité physique insuffisante chez une majorité d’adolescents :
article -
OMS Europe (2022) – focus sur la pratique des adolescentes :
article -
INJEP (2025) – pratique sportive des collégiens (13–14 ans) :
publication -
Santé publique France (PDF) – activité physique des adolescents et inégalités :
document -
INSEP / OpenEdition (chapitre) – initiation, abandon et trajectoires sportives chez les adolescents :
lecture -
Sur le coût comme frein possible à la pratique en club (presse) :
article